Bernard PETRE

Bernard PETRE

2035, La génération Harry Potter est aux commandes (ceci n’est pas une prédiction) [extrait]

Mon travail de terrain dans les entreprises, auprès des familles, dans les écoles et les associations, me confronte chaque jour aux prémices de ces nouveaux systèmes immunitaires symboliques et de ces nouvelles enveloppes rituelles dont parle Peter Sloterdijk. L’un de ces systèmes immunitaires symboliques, que j’appelle le Monde de Harry Potter, me semble particulièrement prometteur et dispose d’un certain nombre d’atouts pour devenir notre système immunitaire symbolique de référence. Ma contribution à cette réflexion plurielle menée par le CERA à propos de 2035 est une rapide esquisse des éléments clés de ce modèle et de ce que pourrait donner son plein épanouissement en 2035.

Pour le dire plus simplement, j’imagine que les choses (« les situations matérielles ») vont peu changer d’ici 2035 mais que notre manière de les regarder va profondément se modifier. Nous allons apprendre à dissocier l’individualisme au sens sociologique (la possibilité pour chacun de choisir ses propres normes) et l’égoïsme au sens moral (ne penser qu’à soi). Cette distinction nous permettra de modifier notre modèle éducationnel, nos pédagogies et nos principes de régulation sociale de façon à permettre davantage de collaboration entre les personnes. Pour expliquer la mutation que j’entrevois, j’utiliserai trois analogies : Pinocchio, Peter Pan et Harry Potter.

Pourquoi parler de « Monde de Harry Potter » ?

Harry Potter est à bien des égards l’analogie la plus appropriée pour décrire la génération née durant les années 1990 à 2000 dans les pays industrialisés. Premier trait caractéristique de cette génération, elle vit entourée d’adultes qui suivent leurs règles personnelles et se donnent le droit de changer souvent d’orientation (de conjoint, de métier, de convictions ou de lieu d’habitat) en fonction de ce qu’ils définissent eux-mêmes comme les conditions de leur bien-être et de leur épanouissement. Cette manière de faire produit parfois le meilleur (la « bonne » magie), parfois le pire (la « mauvaise » magie), rarement des personnes moyennes, souvent des cas particuliers. Dans ce contexte, le but de la génération Harry Potter n’est pas de vivre des aventures (elle en vit chaque jour, que cela lui plaise ou non) mais de revenir à une vie « normale ». Si Harry Potter (dans les romans) utilise la magie, ce n’est pas pour échapper à une vie ordinaire, c’est pour y avoir accès. Dans le monde de la génération Harry Potter, avoir une vie normale, c’est l’ambition la plus haute car tout (crise économique, rupture technologique, variation du coût de l’énergie, terrorisme, défis écologiques, aléas de la vie affective, déménagements liés à la vie professionnelle des parents, réformes de l’enseignement ou de la constitution) concourt à rendre très improbable une vie « normale » où demain ressemble à hier et après-demain à avant-hier.

Face à la pénurie d’adultes prévisibles et susceptibles de fournir des modèles « stables » de vie sociale, la génération Harry Potter (comme Harry Potter) va se tourner vers trois autres ressources pour bâtir son avenir : sa magie personnelle (sa personnalité, son SOI, ses talents, sa vocation…), l’expérimentation hors des sentiers battus (l’essentiel de sa magie, Harry Potter la « découvre » par lui-même hors de l’école et des cours, sans ses professeurs) et son réseau électif (les amis et alliés qu’il s’est choisis, pas sa famille biologique ou légale).

Le principal ennemi de Harry Potter (dont on ne peut prononcer le nom) est en lui. Grandir, pour la génération Harry Potter, ne consiste pas à imiter les modèles proposés par les adultes (ils sont trop divergents et trop changeants) mais à se libérer (à maîtriser) la part d’eux-mêmes qui rêve de toute puissance. Les problèmes que cette génération affronte sont imprévisibles, improbables et systémiques (si on ne les maîtrise pas, c’est tout le système qui s’effondre). Autre trait commun à Harry Potter et à cette génération : ils réconcilient le naturel et le surnaturel, ils refusent de séparer science et fantômes, raison et dragons. Il est intéressant de constater à quel point la figure de Harry Potter se présente comme l’inverse de la figure de Pinocchio qui représente plutôt l’éducation européenne traditionnelle (« Fais ce qu’on te dit, tu comprendras plus tard »). Cette opposition met en lumière un dernier trait clé de Harry Potter : il vit au présent et agit dans l’urgence. […]

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