Éric DE MONTGOLFIER

Éric DE MONTGOLFIER

Une justice adaptée à des exigences citoyennes [extrait]

L’année 2035 venait d’ouvrir ses portes, l’École nationale de la magistrature avait fermé les siennes. Au fil du temps, les principes qui avaient prévalu pour l’ouvrir s’étaient beaucoup étiolés. Le concours qui permettait d’y accéder poursuivait l’un de ces objectifs que la Libération avait fait émerger : on prétendait ainsi ouvrir au plus grand nombre les emplois publics les plus importants. L’époque était alors à l’égalité des citoyens et la guerre avait remis en place bien des idées reçues : on avait compris que l’avenir ne pouvait pas reposer exclusivement sur une fraction, la plus aisée, de la population. Mais la paix porte moins d’évidences que les périodes de conflits et, peu à peu, les concours de la République étaient devenus des marchepieds vers le pouvoir : celui qui était destiné à sélectionner, parmi les juristes, ceux qui disposaient des qualités propres à rendre la justice n’en était qu’un exemple.

Depuis plusieurs années déjà, cette approche avait été confortée par les difficultés économiques ; elles avaient singulièrement réduit le nombre des emplois disponibles. Au sortir de l’Université, qui apportait des connaissances sans se préoccuper de les faire fructifier hors de son sein, les jeunes diplômés n’avaient plus l’embarras du choix : désormais, ils devaient se battre pour obtenir du travail et, longtemps boudés, ne serait-ce qu’en raison du peu de profit qu’ils laissaient espérer, les emplois publics furent bientôt recherchés. Ainsi, pour la génération de la crise économique qui frappait le monde, s’accrut la proportion entre le nombre de places et celui des candidats. Si bien que, rapidement, il ne suffit plus de passer un concours, il fallait le préparer en dehors des Instituts d’études judiciaires dépendant des facultés de droit, fort inégaux par ailleurs. Différents organismes privés se spécialisèrent dans ces préparations. Rien ne pouvait laisser espérer que l’accès en soit gratuit. Ni que ne soient privilégiés les candidats qui disposaient de ressources. Destinés à sélectionner l’élite de la République, les concours étaient faussés par l’argent. L’équivoque régnait et l’on finit par s’en rendre compte, car nombre de ceux qui assuraient ces préparations corrigeaient également le concours. Il y fut remédié. Il apparut toutefois que des sujets donnés avaient été traités dans le cadre des exercices organisés par les instituts de préparation. L’égalité des candidats n’était plus guère assurée, ce qui nuisait beaucoup au crédit dont pouvait encore bénéficier le corps judiciaire au moment où il en avait le plus besoin. On pouvait alors se remémorer les propos d’un haut magistrat qui, au début du siècle précédent, recommandait de choisir les magistrats parmi les propriétaires : ainsi pouvait-on être assuré, soutenait-il, qu’ils défendraient mieux les intérêts de la classe à laquelle ils appartenaient… L’argent l’avait emporté sur les valeurs affichées par la République ; elles avaient succombé à la tentation ouverte au pouvoir de tolérer un procédé moins aventuré que celui qui assure l’égalité des chances.
Outre la rupture fondamentale qui en découlait, ces préparations présentaient le risque d’engendrer des promotions uniformes qui, se répandant dans le corps, ne paraissaient pas de nature à le vivifier. Rien pour chagriner la plupart des gouvernants. Une magistrature pétrie du souffle de 1968 leur paraissait susceptible de mettre leur pouvoir en péril : ils s’étaient donc employés, dès l’école, à la priver de dard. L’exercice était plus aisé dès lors que tous les auditeurs de justice se ressemblaient par la grâce du concours ; il laissait peu de place à l’expression des différences, des rébellions moins encore. L’école ne les cultivait pas, offrant davantage de place à la forme qu’à la réflexion sur l’activité judiciaire ; le culte de l’humilité n’y était pas répandu. Aussi, la concurrence aidant, peu échappaient au moule. Si bien que les stages en juridiction censés compléter la formation théorique dispensée à Bordeaux n’avaient plus le rôle d’assimilation qui leur était autrefois assigné, notamment dans les années 1970. La scolarité de toute une promotion avait alors été brutalement abrégée. Elle avait été dispersée dans l’espoir que les magistrats en place sauraient enseigner les bonnes pratiques à leurs jeunes condisciples. […]

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