Gaëlle BOHE

Gaëlle BOHE

Place à la bienveillance et à l’altérité [extrait]

Fermons les yeux. Nous sommes en 2035. La France évolue à un rythme exponentiel, mais le temps social est apaisé. L’information est devenue responsable, l’école a trouvé sa place au coeur de la société, le chômage est vécu avec le sourire et l’altruisme a remplacé l’ego comme valeur dominante. Ces miracles ne sont pas soudainement apparus par l’effet de textes de lois, mais par un dérisoire changement de regard. L’information, l’industrie, la politique, l’entreprise, incluent dans leur mode d’arbitrage ces notions désuètes : la bienveillance et l’altérité. Utopique ?

J’ai 25 ans au moment des événements du 21 avril 2002 et la jeunesse, dont je fais partie, se voit accusée de tous les maux : désinvestie politiquement, elle aurait boudé les urnes, voté en masse pour le FN, les « racailles » de banlieue seraient incultes et violentes, les enfants des classes moyennes biberonnés à la téléréalité… Pourtant, loin des clichés véhiculés par les médias, la jeunesse peut s’avérer multiple, engagée et créative, elle innove dans sa manière de communiquer, de penser, de se positionner vis-à-vis de la société, du pouvoir, du travail, du savoir, de la famille. Cette violence du regard posé sur la jeunesse et la stigmatisation dont elle fait l’objet font craindre une rupture sociale et générationnelle. 2015, cette rupture a eu lieu. Bien plus grave que tout ce que nous pouvions imaginer.

La fin des utopies
J’ai désormais 39 ans, je vis en couple, j’ai deux enfants, je m’interroge. Les tentatives altermondialistes d’introduire un peu d’humanité dans le libéralisme économique se sont avérées vaines. Les politiques nationales perdent toujours plus de pouvoir face aux puissances de la finance et de l’industrie. L’intégration de la jeunesse issue de l’immigration est un échec. Nos sociétés représentatives, incapables de protéger les citoyens face aux enjeux écologiques, sécuritaires et sanitaires, n’assument plus leurs missions essentielles et reportent sur l’individu la responsabilité de leur avenir. Même la contestation et la révolte citoyennes n’ont plus de prise : les jeux d’influences dépassent le pouvoir de nos élus. Les engagements occasionnels dans la rue ou sur les réseaux sociaux sont les derniers soubresauts de réflexes de bonne conscience, mais personne n’est dupe de leur manque d’efficacité.

Pourtant la vie continue. Une résistance s’organise, dans des actions de proximité ou par des tentatives de redéfinition de l’économie qui se voudrait sociale et solidaire. Ces démarches collectives, participatives, édifiées en réseaux, sont innovantes et tentent d’influencer l’ensemble de la société. Mais en 2035, nos petites résistances bobo risquent fort de ne pas faire le poids face à l’ampleur de la violence institutionnelle générée par un système mondial technocratique et déshumanisé, totalitaire et cynique, capable de dissoudre la personnalité de l’individu et d’interférer dans les plus profonds replis de son existence. Elles ne sauront sans doute pas répondre au choc des civilisations, aux catastrophes écologiques, à la multiplication des crises migratoires…

Si une troisième guerre mondiale n’a pas explosé, c’est que nous aurons trouvé une clef pour recréer du lien et du sens, pour penser l’avenir ensemble. Par quel miracle ? […]

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