Idriss ABERKANE

Idriss ABERKANE

Apprendre autrement [extrait]

Pourquoi apprendre ?

Imaginez. Vous êtes dans un hôtel cinq étoiles, devant un buffet à volonté. Le buffet de votre vie : caviar, crabes des neiges, viandes grillées, menus végétariens, sushis, bar à salades, boissons, desserts, massage des pieds… Tout ce que vous voulez. Et pour couronner le tout, vous avez faim, très faim ; c’està- dire que votre corps est prêt, désire ardemment savourer ces excellentes nourritures. Certains appelleraient cela le paradis.

Maintenant, imaginez que le maître d’hôtel surgisse devant vous en hurlant : « Tu dois terminer la totalité de ce buffet. Chaque assiette que tu laisseras sera portée sur l’addition ; et si tu en laisses trop, non seulement tu paieras une addition mirobolante, mais en plus tu seras vidé de l’hôtel, et on fera une haie d’honneur pour t’humilier. » Certains appelleraient cela l’enfer. D’ailleurs, le maître d’hôtel prend sa montre et ajoute : « Tu as une heure ; quelqu’un l’a fait avant toi donc on sait que c’est possible. »

Cette situation ne vous est probablement jamais arrivée. Si vous l’aviez vécue ne serait-ce qu’une seule journée, vous auriez probablement passé une bonne décennie en psychothérapie. Pourtant, nous avons tous vécu une situation comparable, voire pire que celle-là, et non pas pour une seule journée, mais sur un ou plusieurs milliers de jours dans notre vie. Cette situation s’appelle l’éducation.

Nous sommes entrés dans le XXIe siècle avec une école du XIXe. D’où vient notre école en effet ? De la révolution industrielle. Son mode de fonctionnement, ses objectifs, sa structure, sont issus de la révolution industrielle. Ils n’avaient donc pas pour priorité l’épanouissement des élèves, mais leur utilité pratique. L’école est une chromatographie qui sépare les membres de la société selon leur temps de migration à travers les évaluations. D’un groupe cohérent de camarades, l’école peut faire d’un côté des ingénieurs, de l’autre des techniciens, d’un côté des cadres, de l’autre des ouvriers, dont la condition sera dictée à vie par leur niveau de migration dans la colonne scolaire. Et ceux qui auront mal progressé dans cette colonne devront se sentir coupables toute leur vie.

Pour en revenir à la métaphore du buffet, en quoi cette situation est-elle comparable à l’école d’aujourd’hui ? L’école est un buffet de connaissances intéressantes, intrigantes ou parfois hermétiques (donc potentiellement marquantes une fois qu’elles ont été comprises), et le cerveau humain aime naturellement apprendre. La situation originelle du rapport de l’enfant au savoir est un paradis. L’enfant aime apprendre, il pose des centaines de questions à ses parents : « Pourquoi les oiseaux volent ? », « Pourquoi le ciel est bleu ? », « Pourquoi les plantes sont vertes ? », etc. En 2012, le Daily Telegraph a rapporté une étude selon laquelle les mères britanniques sont, en moyenne, davantage assaillies de questions de leur(s) enfant(s) en une heure que le Premier ministre Cameron devant le Parlement… plus de 300 par jour.

Dans la métaphore du buffet, nous pouvons passer du paradis à l’enfer simplement en changeant les règles du jeu. La nourriture n’a pas changé, les contenus sont les mêmes, mais la façon de les assimiler est différente. À l’école, nous ne sommes pas notés sur ce que nous avons mangé, nous sommes notés sur ce que nous avons laissé. 20/20 est la note des rares élèves qui ont bien mangé tout le buffet – et en fait aucun élève n’a 20/20 de moyenne générale. Chaque assiette laissée, c’est un point en moins. L’appétit des élèves ne compte pas ou, en tout cas, il n’est pas la priorité de notre école. Ce qui compte, c’est qu’une quantité de savoirs donnée soit absorbée dans un temps limité, et tout retard sera puni. […]

N’oubliez pas :

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