Préface

« Des raisons d’espérer »(p. 19 à 22 du livre)

La France ne décline pas, elle déprime. Pourtant il y a un remède à ce spleen national : l’observation lucide de nos atouts, qu’on finit par noyer dans un flot de pessimisme.

Qu’elle se compare : la France déprimée et grise retrouvera des couleurs. Elle est toujours la sixième puissance économique du globe alors que les Français représentent moins de 1 % de la population mondiale. Sa production se relève trop lentement mais, contrairement à ce que l’on dit souvent, sa performance dans la crise n’a rien de déshonorant. Frappée comme les autres par la rupture de 2008, elle a retrouvé en deux ans le niveau atteint avant la récession. En Europe, elle fait moins bien que les pays du nord, Allemagne, Pays-Bas ou Scandinavie. Mais elle a évité les affres traversées par l’Europe du Sud, où le taux de chômage a atteint des niveaux historiques, où l’austérité a frappé bien plus durement et où l’économie retrouve seulement aujourd’hui ses performances antérieures, après sept ou huit ans d’épreuves terribles. L’Insee a constaté que les inégalités ont diminué, même si elles restent bien trop fortes. Un Étatprovidence coûteux mais efficace offre au citoyen l’une des meilleures couvertures sociales au monde. Les indicateurs de santé placent le pays au premier rang et les patients viennent du monde entier pour se faire soigner. Les écrivains publient à chaque rentrée quelque six cents romans qui drainent un large public. Deux prix Nobel ont récemment couronné la qualité de sa littérature. Ses économistes, Tirole ou Picketty, jouissent d’une influence planétaire. Les villes françaises ont investi avec constance dans la culture, ses festivals sont innombrables, qui accueillent les artistes du monde entier. Le cinéma français est l’un des rares à avoir résisté à l’hégémonie anglo-saxonne grâce à un système bien régulé. La chanson française est vivante et fait pièce à l’uniformisation des industries culturelles. Ses start-up sont mondialement connues et sont respectées jusqu’en Californie. La France exporte un quart de sa production et sur les trente premières entreprises du monde, neuf sont françaises. L’armée française joue un rôle stratégique bien supérieur à la force intrinsèque du pays et se déploie sur les lieux de conflit avec une compétence et un courage qui forcent le respect de ses alliés. La francophonie est un haut-parleur efficace du génie national. Malgré ses conservatismes et ses prudences, le pays se réforme lentement mais sûrement. Ses déficits sont toujours là mais sur les marchés financiers les prêteurs gardent leur confiance et demandent des taux d’intérêt historiquement bas. La diplomatie française joue son rôle en Afrique, en Ukraine, dans le contentieux iranien ou bien sur le théâtre moyen-oriental. Rien de décisif ne peut se faire en Europe sans Paris et la prédominance allemande tourne à vide si la France ne l’épaule pas pour convaincre leurs partenaires de l’Union. En un mot : nous traversons une crise grave mais nous gardons notre rang. Nous contemplons nos handicaps avec un plaisir masochiste. Mais nous sommes dans la course.

Certes, la population française a des raisons de faire grise mine. Un chômage massif et endémique, une précarité lancinante, des gouvernants sans résultats, une classe politique mal considérée, des villes divisées, une minorité musulmane qui a peur et qui fait peur, les éclairs de violence du terrorisme, la dette comme crève-coeur, une insécurité culturelle et, surtout, une incertitude sur les vrais lieux du pouvoir, entre Bruxelles, la finance dominatrice, les conseils d’administration des multinationales et les corporations rétives aux réformes : le citoyen s’y perd, cherche l’espoir.

C’est le sens de ce livre que vous avez entre les mains. Sur des bases ébranlées mais toujours saines, les solutions naissent, les initiatives se multiplient, les projets abondent. Derrière un masque maussade, le vrai visage de la France n’est pas celui du renoncement. Au-delà d’une vie publique amère et agressive, d’innombrables Français ont pris leur destin en main, seuls ou en association, pour conjurer le sort funeste qu’annoncent les Cassandre télévisuels. Qu’il s’agisse d’entreprise, d’innovation sociale, de la recherche de modes de vie alternatifs ou d’activités nouvelles ouvertes sur la technologie ou sur l’exportation, une énergie farouche se déploie à bas bruit, pour innerver le tissu des PME, pour explorer les voies de l’avenir ou pour réduire les fractures de la société.

Il est un moyen de prévoir l’avenir : concevoir un projet et le réaliser. Ces projets foisonnent. Ceux que vous lirez émanent parfois des écoles de pensée libérales, dont le préfacier ne fait pas partie. Mais il s’agit de la santé du pays : l’énergie, d’où qu’elle vienne, est bonne à prendre. Il manque à la France un esprit de réforme. Il manque à la France le goût de l’avenir. Il manque à la France une partie de son identité : le sens du progrès, qui est l’un des aspects les plus précieux de l’héritage républicain. La nouvelle pensée unique, celle des déclinistes et des résignés, nous promet une France ratatinée. Une France qui a peur non de son ombre mais de l’ombre des autres. Ce n’est pas la vraie France, celle de Danton, de Pasteur, de Victor Hugo, de Marie Curie ou d’Albert Camus. La France peut réformer son État, promouvoir l’équité, débrider l’entreprise, affirmer la solidarité, transformer son école, promouvoir ses chercheurs, encourager ses créateurs, conquérir des marchés, restaurer ses quartiers, intégrer ses minorités, libérer ses énergies. Question de capacité ? Non, question de volonté. Les talents sont là, les idées vivent, les militants agissent, les utopies concrètes animent les esprits. Il y manque seulement la confiance en soi.

Laurent JOFFRIN
Directeur de la rédaction du journal Libération

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