Avant-propos

« Des racines et des ailes pour Échanger, Réfléchir, Anticiper » (p. 15 à 18 du livre)

Rencontrer une personne pour la première fois. Après les présentations d’usage, engager la conversation : par le métier souvent, puis les enfants, la santé, les loisirs… avec courtoisie éviter les opinions. Mais toujours demander avec curiosité : vous venez d’où ? À cet instant se dessine la profondeur de l’échange, selon l’espace-temps choisi : je viens de là où j’étais il y a peu, versus je viens de là où je suis né, ai vécu, appris…

« Je suis la somme des rencontres que j’ai faites tout au long de ma vie » nous disait Albert Jacquard. Des toutes premières rencontres de bébé avec maman, papa, frères et soeurs, jusqu’aux passions adolescentes en passant par les amitiés et amours de l’enfance, nos racines sont là. De sang et d’eau, de chair et d’esprit, de rires et de larmes, de folie et de raison… La physique quantique nous apprend que même séparées par l’univers entier, deux particules interagissent quand elles sont intriquées. De même avec nos racines. Elles déterminent nos souvenirs : images, sons, odeurs, saveurs, émotions, croyances… Le tout stocké en un lieu aussi proche que mystérieux, la terra incognita de ce siècle : notre cerveau.

Autrement dit, pour rencontrer l’autre en profondeur, commencer par se rencontrer soi-même. Évoquer ses racines permet de mieux communiquer : partager ce que l’on a en commun.

Nous avons tous fait cette expérience, en voyage, à la découverte d’une culture et de rituels inconnus, on ne se sent jamais autant français qu’à l’étranger ! Et jamais autant vendéen que dans une autre région de France : Bretons, Basques, Corses, Auvergnats, Alsaciens et d’autres diront de même. Pensons à l’improbable succès du film Bienvenue chez les Ch’tis : chacun s’y est reconnu avec ses propres racines…

Le CERA est donc enraciné en Vendée. Précisons qu’il s’agit de la « Grande Vendée », un territoire où souffle l’esprit d’entreprise et de bénévolat. Une terre meurtrie (200 000 morts) par la guerre civile de 1793 et le génocide de 1794. Un peuple que la Ire République a voulu rayer de la carte mais qui a survécu au nom de la liberté. Des femmes et des hommes qui ont appris, au fil d’années de résilience, à compter d’abord sur eux-mêmes pour créer leur emploi, vivre et travailler au pays. Régulièrement, les journalistes incrédules viennent ausculter le « miracle vendéen »… Il tient en ces mots : mémoire commune et conscience collective.
Rapportée à sa population, la Grande Vendée est sans doute championne de France par le nombre de bénévoles engagés dans des associations. Championne aussi par le nombre d’élèves scolarisés dans l’enseignement libre, là où les parents gèrent les budgets des écoles, collèges et lycées. Championne enfin par la densité de ses réseaux d’entrepreneurs qui incarnent « le pays des usines à la campagne ».

Le vivre-ensemble est une réalité ici où dirigeants, cadres, ouvriers, employés, indépendants, de toutes corporations se retrouvent à égalité de droits et de devoirs, dans les mêmes associations sportives ou culturelles. Pas de petits et grands patrons, les créateurs d’entreprises côtoient les capitaines d’industrie. Diplômes, chiffre d’affaires ou effectif ne donnent pas de distinctions, tout juste créent-ils une saine émulation. « J’ai connu Pierre sur les bancs de l’école, il a ouvert une usine en Pologne, alors pourquoi pas moi ? »

Pas de miracle finalement, mais un écosystème nourri par les liens de la mémoire, le goût de la liberté, la recherche de l’équité (pour ne pas risquer l’égalitarisme), et une pratique de la fraternité. Un microclimat qui génère de la confiance, de l’envie, de l’énergie pour entreprendre et se projeter dans l’avenir. Des racines qui permettent de déployer ses ailes.

Que sera le CERA en 2035 ? Ce que ses adhérents voudront qu’il soit. Toujours un lieu de liberté pour échanger, réfléchir, anticiper, bien sûr. Une agora physique et virtuelle où se rencontrent tous les savoirs, sans chapelles, sans tabous et sans langue de bois. « Vous entrepreneurs, vous allez vous arrêter tout un après-midi pour m’écouter ? » S’étonnent la plupart des experts… Oui, nous faisons l’éloge de la lenteur. Pour approfondir nous suspendons le temps. Nos rencontres ressemblent à une méditation : l’esprit vagabond et concentré. « On en ressort avec le sentiment d’être plus intelligent qu’avant ! » entend-on souvent.

Comment déployer plus largement nos ailes ? En inspirant peut-être d’autres CERA sur d’autres territoires, physiques et virtuels. En conspirant (respirer ensemble) avec d’autres think tanks ; ce livre, nous l’espérons, y contribuera. En cultivant aussi nos racines plus profondes et plus larges dans le granit du massif armoricain9. La géologie ne ment pas. Elle nous rappelle notre destin commun avec la Bretagne, dans une Grande Armorique, jusqu’au Mont Saint-Michel et le Cotentin. Tendons l’oreille aux signaux faibles annonciateurs de nouvelles donnes géopolitiques. Guettons les papillons et leur battement d’ailes !

Yves GONNORD, Jean-Michel MOUSSET

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