Max-Jean ZINS

Max-Jean ZINS

L’Inde, laboratoire de l’avenir du monde [extrait]

Quelle sera la place de l’Inde dans le monde dans vingt ans ? Le sait-elle elle-même ? Sans doute un peu mieux que d’autres… car elle a confiance en son futur. Et cette confiance est déjà un premier élément de réponse quant à la question sur son avenir. Lequel ne dépend toutefois pas seulement d’elle et des moyens intrinsèques dont elle dispose, mais aussi de l’évolution même du monde, c’est-à-dire des rapports de force internationaux sur lesquels elle n’a pas prise, sauf en ce qui concerne son domaine régional rapproché qui, notons-le, est déjà suffisamment vaste pour faire d’elle une puissance plus que régionale puisqu’il inclut l’Océan indien et ses États du pourtour ainsi que, dans son périmètre frontalier et quasi frontalier, la Chine, la Russie, l’Iran et le Pakistan, soit trois des sept États officiellement nucléaires à des fins militaires que compte la planète. Le tout, pour l’Inde consistera à se doter des instruments de puissance, réels ou symboliques, auxquels elle peut légitimement prétendre compte tenu de ce qu’elle est, pour, le moment venu, jouer la partition qui lui reviendra dans vingt ans. En d’autres termes : se placer au mieux de sa forme pour faire face à la géopolitique du monde de demain.

Quelle sera donc cette géopolitique dont on peut penser qu’elle structure en dernière instance l’avenir des nations ? Les quelques hypothèses qu’on peut proposer, fondées autant que faire se peut sur une analyse assez fine d’un récent passé, dessinent des lignes de force plutôt favorables à l’Inde.

Tout d’abord, le déclin de l’empire américain. Qui se souvient de ce merveilleux film québécois de Denys Arcand sorti en 1986, intitulé Le déclin de l’empire américain, saura immédiatement de quoi nous voulons parler ici : d’une parabole du déclin de l’empire romain. L’empire américain, notre empire, nous montre Denys Arcand, meurt pour la raison même que celle qui a prévalu à la disparition de l’empire romain : le développement d’un individualisme si farouche, à la fois si névrotique et si agréable pour les sens de ceux qui peuvent en profiter, qu’il en vient à croire lui-même que son consumérisme et sa façon d’être peuvent outrepasser les limites objectives d’un monde pourtant bien réel sur lequel dès lors il perd prise et pour l’avenir duquel il n’a plus de nouveau souffle à proposer. Pour une très grande partie des Indiens, y compris pour ceux qui déjà vivent le rêve américain et/ou pour tous les autres qui y aspirent, il est clair que les États-Unis ne seront plus dans vingt ans la puissance qu’elle est encore aujourd´hui et que certains ont cru qu’elle resterait pour l’éternité après la disparition de l’URSS. Cette disparition n’a pas scellé la « fin de l’histoire », pour reprendre l’expression célèbre de 1992 du chercheur américain Francis Fukuyama. Et aujourd’hui encore moins qu’en 1992, on serait en peine de trouver dans quelque plume indienne l’idée selon laquelle le monde se rallierait pacifiquement et de lui-même derrière la bannière de la démocratie libérale. Ce d’autant plus que les Indiens, qui ont eux-mêmes une longue expérience de la démocratie politique, mesurent parfaitement que l’Amérique, même si elle aussi est une démo- cratie politique, n’a plus les moyens de dominer le monde. Les Indiens sont convaincus que l’avenir du monde sera celui de la multipolarité. Et c’est d’ailleurs ce qu’ils aiment retenir de la politique française et de son legs gaulliste quand, à l’exemple de nombre d’éditorialistes de la presse écrite indienne (The Hindu, Indian Express…) à s’être exprimés lors de la visite du Président François Hollande en Inde en 2015, ils se souviennent avec plaisir de l’attention que la France du Président Jacques Chirac avait continué à prêter à l’Inde au lendemain des cinq tests nucléaires réalisés à des fins militaires auxquels New Delhi avait procédé, alors que les Américains maniaient l’arme de l’embargo. Bref ! L’Inde s’attend à ce que les États- Unis jouent un moindre rôle dans vingt ans. […]

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