Philippe LE GORJUS

Philippe LE GORJUS

Insécurités, de la prise de conscience à l’action [extrait]

En matière sécuritaire, les tendances lourdes existent déjà, mais aussi les phénomènes de rupture qui peuvent se produire, accentuant les choses en mieux ou en moins bien. Mon intervention au CERA a eu lieu en 2002. Si l’on regarde en arrière, on s’aperçoit que ce que j’avais annoncé il y a treize ans a bien eu lieu. […]

Finalement, 2035 n’est pas si loin. Sur le plan de l’insécurité sous toutes ses formes, le décor est posé. Il n’y aura pas de nouveaux éléments, à part peut-être des prises de conscience collectives ou territoriales dans la manière de traiter les problèmes. C’est peut-être l’aspect le plus intéressant.

Concernant ces tendances lourdes, on peut en parler en se situant du point de vue du citoyen français ou de celui des catégories socioprofessionnelles impliquées dans la vie du pays, puisque les entreprises sont à peu près le seul ciment qui reste en termes de capacité à développer l’économie, à créer du lien social durable. À ce titre, ce sont des entités à protéger en priorité.

Agir contre le développement des fondamentalismes religieux : « sécuriser hors frontières »
La première tendance importante dont je souhaite parler est directement issue de la désagrégation des blocs Est/Ouest. De nombreux phénomènes, plus ou moins lourds, en ont découlé un peu partout sur la planète. Il s’agit de phénomènes souvent territoriaux liés à la montée des extrémismes et des fondamentalismes religieux. C’est cet aspect qui pèse le plus sur le plan de l’insécurité internationale. En face, on n’a pas vu apparaître de posture en forme de contre-offensive opérationnelle.

Pour prendre l’exemple de l’islam fondamentaliste, on voit bien ce qui se passe dans certaines zones. On le voit moins ailleurs car les choses commencent à bien s’intégrer dans certaines régions. Le plus visible apparaît au Moyen-Orient, où l’État islamique a presque hérité d’un État. La seule chose qui lui manque et dont il ne bénéficiera pas tout de suite, c’est la reconnaissance internationale. Mais la réalité, c’est qu’il dispose de territoires, règne sur des populations, déploie une activité économique, possède des moyens financiers, et quoi qu’on en dise, entretient des relations avec d’autres pays présents sur la scène internationale. Ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Je ne vois pas le problème se régler à ce niveau dans les vingt ans qui viennent.

Depuis le Moyen-Orient, on constate aussi qu’il y a d’autres zones d’Afrique subsaharienne ainsi que des parties de l’Asie qui participent du même mouvement, sans qu’il n’y ait de contrefeux. Certains territoires n’auront pas trop de mal à lutter contre ce déploiement, du fait de leur éloignement des sources de prédation. Je veux parler de l’Amérique du Nord ou de l’Australie par exemple. Ces pays n’auront pas beaucoup d’efforts à faire pour lutter contre ce phénomène. D’autres zones en revanche sont très vulnérables. Nous sommes en première ligne de cellesci. Concernant le territoire français dans les cinq ans qui viennent, nous allons assister à une accentuation des phénomènes de type terroriste, pour deux raisons : la porosité des frontières et la forte et proche présence de groupes terroristes fondamentalistes. On voit bien que la Libye et la Syrie sont devenues des territoires de départ. La facilité d’accès à l’Europe occidentale dite de Schengen parle de cette porosité. Les dernières opérations auxquelles nous avons assisté, du type Thalys® ou Charlie Hebdo, sont de forte intensité médiatique et émotionnelle, mais de faible intensité par rapport aux phénomènes que nous allons rencontrer bientôt. Le Sud de la France risque d’être la zone la plus touchée. À travers le phénomène de migration, on assiste à des transferts importants de populations (les réactions s’avèrent d’ailleurs incroyablement faibles et égoïstes par rapport à ce phénomène. Personnellement, je trouve absolument scandaleux qu’on laisse les Italiens et les Grecs se débrouiller tout seuls). Nous allons voir arriver de véritables opérations commandos par la Méditerranée. Je prédis que dans les deux ou trois ans qui viennent, le territoire français subira des attaques dans les ports du Sud. Comme des bateaux bourrés d’explosifs qui rentreront dans le port de Marseille. L’impact réel et médiatique sera tout autre que ce qu’on a connu jusqu’à maintenant. À ce jour, les moyens mis en place par les dispositifs européens sont tout à fait insuffisants pour traiter cette menace.

L’État islamique représente donc un axe de prédation lourd contre le territoire et les populations de l’Hexagone pour les cinq à dix ans qui viennent.

Si notre focus vise l’Ouest de la France, je ne vois pas de risques majeurs. Les risques que nous pouvons courir dans nos régions visent surtout les installations. Ce sont des dégradations ou attaques contre les TGV ou les aéroports, mais les populations susceptibles de commettre ce type d’actes restent très faiblement implantées par rapport à ce qu’on peut connaître dans le Nord de la France, la région parisienne ou le grand quart Sud-Est.
Si je mentionne souvent l’aspect territorial, c’est parce que je crois que si l’on raisonne en termes de contre-offensive, si l’on veut inverser la courbe d’accroissement de l’insécurité, deux points de résistance apparaissent de façon majeure :
– la mise en oeuvre de moyens politiques et militaires beaucoup plus lourds pour sécuriser hors frontières (concept de défense en profondeur). Ce qui ne peut se faire que par le biais de politiques ciblées, impliquant les États encore constitués des régions concernées au Moyen-Orient (Russie, Iran et Turquie inclus) et en Afrique saharienne et subsaharienne, ainsi que les populations locales et leurs bras armés (milices par exemple) dans une stratégie où chacun est à sa place. Pour ce qui nous concerne, en action directe pour tout ce qui touche le renseignement, l’emploi des moyens aériens ou la mise à disposition de forces spéciales pour la nécessaire reconquête au sol. À cet effet, nos forces actuelles sont en nombre et équipements insuffisants alors même qu’elles sont hypercompétentes ;
– des prises de conscience de la nécessité de sanctuariser le territoire national, non pas par de la communication/ « parlotte », mais par des actions citoyennes à chaque niveau de la société. Au niveau des entreprises, de tous les corps socio-économiques et socioculturels qui veulent enfin comprendre que l’insécurité n’est pas seulement une donnée contraignante mais un concept qui accompagne une réelle liberté pour les populations, et non une liberté apparente. Tout citoyen ou cadre responsable, dans le privé comme dans le public, doit l’avoir bien en tête s’il ne veut pas rejoindre le cortège des moutons bêlants qui s’exprime dans la presse ou à la télé, en professant que tout va très mal et que rien ne se fait. Il y a plein d’actions à engager, encore faut-il que l’on s’en occupe vraiment.

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