Trinh XUAN THUAN

Trinh XUAN THUAN

La science du XXe Siècle sera spirituelle ou ne sera pas [extrait]

La science et la spiritualité appartiennent à des magistères différents. A priori, il semble qu’il n’y a aucune nécessité d’établir des liens entre eux. La science fonctionne parfaitement, utilisant des techniques d’investigations basées sur le va-et-vient constant entre l’observation et la théorie qui constitue la « méthode scientifique », et atteint le but qu’elle s’est fixé – l’étude et l’interprétation des phénomènes – sans aucun besoin d’un support philosophique ou d’une tradition spirituelle. Quant aux religions, spiritualités et philosophies, elles visent principalement à inciter en nous une transformation intérieure profonde en termes de perception du monde et d’action sur lui, et à nous guider vers une pensée et une action justes. Que ce soit le big bang qui est à l’origine de l’Univers ou une autre cause, ou que ce soit la Terre qui tourne autour du Soleil ou l’inverse, ne change rien à l’affaire. Mais parce que la science et la spiritualité représentent l’une comme l’autre une quête de la vérité, leurs manières respectives d’envisager le réel devraient déboucher non pas sur une opposition irréductible, mais plutôt sur une harmonieuse complémentarité.

Un dialogue entre la science et la spiritualité est-il possible ? Leurs manières d’accéder au réel semblent au premier abord être diamétralement opposées. Pour comprendre le réel, le scientifique s’appuie principalement sur son intellect et sa raison. En se servant d’instruments sophistiqués pour assembler les données observationnelles et expérimentales – des télescopes pour l’infiniment grand ou des microscopes ou des accélérateurs de particules pour l’infiniment petit –, il ne cesse de mesurer, de diviser, de catégoriser, d’analyser ou de comparer pour étudier le réel. En revanche, le spirituel ne se sert pas d’une instrumentation élaborée pour appréhender le réel. Il ne fait pas appel aux observations complexes qui constituent la base expérimentale de la science. Le seul instrument dont il dispose pour analyser le réel est son esprit. Pour exprimer les lois de la nature, le scientifique fait appel au langage hautement élaboré des mathématiques, qui est celui de la nature. En revanche, les énoncés des traditions spirituelles sont plus qualitatifs que quantitatifs, et ne sont pas exprimés dans le langage hautement structuré et élaboré des mathématiques. L’intuition n’est pas absente en science, mais elle ne s’avère utile que si elle est soutenue par un modèle ou par une théorie formulée dans une structure mathématique cohérente et rigoureuse. En revanche, l’intuition – ou l’expérience intérieure – joue le premier rôle dans la démarche contemplative. La démarche de la science est fondamentalement réductionniste décomposée en parties, et que chaque partie peut être étudiée indépendamment des autres. S’il était impossible d’analyser une petite partie de l’Univers sans en comprendre le tout, la science ne pourrait pas progresser. Je ne pourrai pas exercer mon métier d’astrophysicien si, pour comprendre l’orbite de la Terre autour du Soleil, je devais prendre en compte l’interaction gravitationnelle de toutes les étoiles et galaxies dans le cosmos. Même si la science contemporaine a mis en évidence le fait que l’Univers forme un tout étroitement interdépendant, la méthode réductionniste marche. À l’opposé, le contemplatif n’essaie pas de fragmenter la réalité, mais tente plutôt de l’appréhender dans sa totalité. Sa démarche n’est pas réductionniste mais holistique. Enfin, nous l’avons dit, les démarches de la science et de la spiritualité ou du mysticisme sont de nature totalement différente : c’est la compréhension du monde phénoménal extérieur qui est le but premier de la science, alors que c’est l’amélioration de l’être intérieur afin de diminuer la souffrance et parvenir à la sérénité et au bonheur qui constitue la préoccupation principale des traditions spirituelles et mystiques. Ces dernières s’intéressent à la nature ultime du monde physique avec le but, non pas de comprendre le fonctionnement de la nature, mais parce qu’en accédant à la vérité et en dissipant notre ignorance, nous pouvons nous libérer de la souffrance engendrée par notre attachement erroné à la réalité apparente du monde extérieur, et ainsi progresser dans le perfectionnement de notre être intérieur. […]

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